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Handicap et Télévision


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Comme chaque année, j’ai suivi avec une atten­tion varia­ble le mara­thon télé­vi­suel du Téléthon, ce "14 juillet en hiver", comme on l’appelle sou­vent, qui peut aussi rap­pe­ler par cer­tains aspects les céré­mo­nies des télé­van­gé­lis­tes amé­ri­cains. Comme chaque année, j’ai res­senti une impres­sion ambi­guë, que je n’arri­vais déci­dé­ment pas à défi­nir ...

C’est fort à propos que, diman­che 12 décem­bre, Daniel Schneidermann et l’équipe de "Arrêt sur Images" consa­craient la seconde partie de leur émission à la thé­ma­ti­que sui­vante : "Handicapés : sou­riez, vous êtes filmés !". On pou­vait y voir une étudiante han­di­ca­pée, mais pas la langue dans sa poche, des­cen­dre en flamme le Téléthon, accusé de ne mon­trer que des han­di­ca­pés sou­riants et de mas­quer l’iner­tie des pou­voirs publics et des grands labo­ra­toi­res. Sur ce der­nier point, je tiens à tirer mon cha­peau à Gérard Jugnot, par­rain de la der­nière édition du Téléthon qui, au cours des trente heures de direct, n’a pas raté une occa­sion de dénon­cer, non sans malice, le mer­can­ti­lisme des fabri­cants de cos­mé­ti­ques, qui négli­gent de cher­cher des trai­te­ments pour les vic­ti­mes de mala­dies rares, alors que ces der­niè­res "le valent bien".

L’invi­tée d’ "Arrêt sur images" se deman­dait aussi pour­quoi les médias vou­laient à tout prix stig­ma­ti­ser le han­di­cap, comme s’ils se refu­saient à ima­gi­ner que l’on puisse vivre han­di­capé et heu­reux. Pour elle, le mot d’ordre pour­rait être : "À bas le misé­ra­bi­lisme !" Mais le Téléthon ne fut pas le seul à trin­quer lors de ce débat. "Ça se dis­cute" a aussi eu droit à une cri­ti­que très vive pour son côté voyeur et pour l’absence de prise de dis­tance cri­ti­que sur les pro­blè­mes évoqués, sa consen­sua­lité sys­té­ma­ti­que.

La télé­vi­sion, pour notre jeune polé­miste, ne serait capa­ble de conce­voir les han­di­ca­pés que comme de pau­vres vic­ti­mes ("des men­diants" dit-elle) ou des héros, mais pas comme des gens nor­maux. Ainsi, le prin­ci­pal pro­blème des han­di­ca­pés serait lié au rejet de la société envers tout ce qui rap­pelle notre faible condi­tion. Il rési­de­rait dans l’état social des han­di­ca­pés, plutôt que dans leur état phy­si­que lui-même, avec lequel ils pour­raient vivre plus faci­le­ment si la société accep­tait d’inté­grer cette réa­lité. Le han­di­cap phy­si­que ne serait, somme toute, pas plus ter­ri­ble que le chô­mage ou toute autre situa­tion péni­ble, pou­vant tou­cher tout un chacun. Pour résu­mer son propos, inves­tir dans la recher­che médi­cale ne nous dis­pense pas d’être plus ouverts aux dif­fé­ren­ces.

On n’a pas sou­vent l’occa­sion d’enten­dre un tel dis­cours sur les ondes télé­vi­suel­les fran­çai­ses. Cependant, j’aime­rais appor­ter un contre­point en signa­lant que la ques­tion du han­di­cap semble n’avoir jamais été aussi pré­sente dans les médias géné­ra­lis­tes (jour­nal télé­visé et fic­tions) que ces der­niers mois. Sous des angles pas tou­jours conven­tion­nels, comme récem­ment sur France 2, où Christophe Hondelatte rece­vait à la fin du "13 heures" une jeune femme tétra­plé­gi­que qui, afin de se réap­pro­prier son corps, s’était mise à poser pour des pho­to­gra­phes (en se fai­sant aider pour adop­ter telle ou telle posi­tion devant l’objec­tif). Et cela, non en tant que per­sonne han­di­ca­pée, mais pour des photos de nu artis­ti­que, comme des modè­les vali­des. Pour jus­ti­fier son choix de ne pas poser en fau­teuil, elle décla­rait qu’elle ne vivait pas dans son fau­teuil mais que celui-ci lui ser­vait sim­ple­ment à se dépla­cer, "comme une paire de chaus­su­res".

Pour en reve­nir au Téléthon, est-il une sur­vi­vance de la télé­vi­sion à l’ancienne ou au contraire une émission repré­sen­ta­tive de notre temps, qui vise tou­jours la suren­chère ? En effet, com­ment ne pas admi­rer la télé­vi­son et ses ani­ma­teurs qui osent une pro­gram­ma­tion aux anti­po­des des usages télé­vi­suels en vigueur de nos jours (trente heures non stop...) ? Ainsi que pour tous ces béné­vo­les mobi­li­sés à tra­vers la France ? Ou encore pour les Français, qui font chaque année des pro­mes­ses de dons tou­jours supé­rieu­res et qui les tien­nent très lar­ge­ment le moment venu ? Mais com­ment ne pas être, par ailleurs, mal à l’aise devant cette course au record de dons, qui prend des allu­res de vente aux enchè­res d’une dose de bonne cons­cience, notam­ment de la part des gran­des entre­pri­ses qui, le reste de l’année, pri­vi­lé­gient la Bourse par rap­port à la vie. Et pour­tant, on ne peut s’empê­cher de par­ti­ci­per à cette fré­né­sie qui tend à trans­for­mer la géné­ro­sité en spec­ta­cle, en scru­tant avec anxiété le comp­teur géant. Heureusement tout de même, sinon com­ment la recher­che sur ces mala­dies rares pour­rait-elle pro­gres­ser privée de ce finan­ce­ment ?

Je dirai, pour conclure, qu’il faut être atten­tif à amé­lio­rer le sort des per­son­nes han­di­ca­pées tant sur le plan médi­cal que d’un point de vue social, les accep­ter en tant que per­son­nes et citoyens à part entière, tout en les aidant à (re)trou­ver un état plei­ne­ment valide. Elles y ont droit aussi. Pour repren­dre les mots de Gérard Jugnot, "elles le valent bien".

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